La BCE veut tester l'euro numérique dès 2027
Les gouverneurs des banques centrales de la zone euro ont validé le passage à la phase opérationnelle du projet, jeudi à Florence. Mais la BCE doit encore obtenir le feu vert du Parlement européen et lever les craintes des banques.
Par Samir Touzani
Publié le 30 oct. 2025 à 15:34
Le chantier technique est prêt, mais le terrain politique reste miné. La Banque centrale européenne (BCE) prévoit de tester l'euro numérique en 2027, à condition que les institutions européennes s'accordent sur le cadre législatif. Réunis jeudi à Florence, les gouverneurs des banques centrales de la zone euro ont validé le passage à la phase opérationnelle du projet, après deux ans de travaux préparatoires. Si le règlement européen est adopté comme prévu l'an prochain, une première émission pourrait intervenir en 2029.
L'euro numérique, présenté comme l'équivalent électronique des espèces, offrirait aux citoyens de la zone euro un moyen de paiement public gratuit, utilisable en ligne comme hors connexion. L'objectif affiché est autant monétaire que géopolitique : réduire la dépendance européenne à l'égard des réseaux Visa et Mastercard, et contenir la montée des stablecoins adossés au dollar, dont l'essor est désormais encouragé par Washington. « Il ne s'agit pas seulement d'un projet technique, mais d'un effort collectif pour pérenniser le système monétaire européen », a insisté Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE.
Inquiétudes des banques commerciales
Mais l'essentiel ne se joue plus à Francfort : la prochaine étape dépend d'un compromis politique au niveau européen. A Strasbourg, plusieurs groupes repoussent depuis deux ans la perspective d'une monnaie publique numérique de détail. « Avons-nous vraiment besoin d'un euro numérique ? » interrogeait récemment le rapporteur du projet au Parlement européen, l'Espagnol Fernando Navarrete, dans une tribune critique.
Selon lui, la souveraineté des paiements pourrait être renforcée par des solutions privées paneuropéennes comme Wero, tandis que le risque de substitution par les stablecoins serait déjà traité par la régulation (MiCA). D'autres élus alertent sur les risques de fuite des dépôts vers la BCE en cas de crise, et sur une possible pression future pour relever les plafonds de détention.
Ces inquiétudes rejoignent celles des banques commerciales, vent debout depuis le lancement du chantier en 2020. Leur crainte : qu'une partie de l'épargne de leurs clients migre vers un portefeuille numérique garanti par la BCE, sans risque de faillite, réduisant leur base de dépôts et leur capacité de crédit. Elles pointent également le coût de mise à niveau des infrastructures. Une étude commandée par le secteur à PricewaterhouseCoopers (PwC) évaluait récemment l'effort à 18 milliards d'euros.
Plafond de détention
Pour désamorcer ces réticences, la BCE met en avant deux garde-fous. D'abord un plafond de détention, évoqué autour de 3.000 euros, afin d'éviter un assèchement des dépôts bancaires. Ensuite un modèle de compensation destiné à indemniser les banques et prestataires de paiement pour la distribution de l'euro numérique, de manière à ne pas désavantager leur modèle économique.
La BCE insiste également sur le fait que le coût net serait bien inférieur à celui avancé par l'industrie bancaire : entre 4 et 6 milliards d'euros selon ses estimations. L'institution chiffre à 1,3 milliard d'euros le coût de développement de l'infrastructure jusqu'en 2029, puis à 320 millions d'euros par an son exploitation, financés par l'Eurosystème et compensés par le seigneuriage, le revenu tiré de l'émission de monnaie.
La BCE se dit donc « prête », mais l'issue dépend désormais d'un compromis politique entre le Parlement, les Etats membres et le secteur bancaire. Le dossier doit revenir en séance courant 2026. D'ici là, le projet restera à la fois lancé et suspendu.
Samir Touzani
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